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Serguiev-Possad

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Serguiev-Possad n’entre pas dans le nombre des plus vieilles cités de « l’Anneau d’or », cependant dans la culture et l’histoire russes il occupa une place exceptionnelle. Son nom renferme un sens profond. Il est lié en premier lieu à celui du plus grand chef spirituel de la Russie - Serge de Radonège, canonisé en 1422, saint particulièrement vénéré par l’Eglise orthodoxe. Serge fonda ici, en 1345, un ermitage qui bientôt s’agrandit en monastère autour duquel se développa une bourgade (en russe - possad) habitée par toute sorte d’artisans qui pourvoyaient aux besoins du monastère et créèrent des métiers qui florissent aujourd’hui encore et dont les articles en bois, décorés dans diverses techniques, se vendent dans les boutiques longeant les murs du monastère.

Le pittoresque complexe architectural de la Laure de la Trinité-Saint-Serge (laure, terme désignant les plus grands et célèbres monastères où il était coutume, même pour les tsars, d’effectuer un pèlerinage à pied) qui s’intègre harmonieusement au relief environnant, se forma durant plusieurs siècles. Les bâtiments les plus anciens se rapportent à l’époque médiévale et les plus récents au XVIIIe siècle, comme le clocher. Sa haute silhouette aux formes baroques, malgré la grande diversité stylistique des autres édifices, ne détonne pas sur leur fond, mais bien au contraire s’avère un puissant accord dans l’ensemble architectural. Le panorama de la Laure est comme un symbole de la culture russe, très diverse mais en même temps homogène.

La Laure joua non seulement un important rôle spirituel et religieux, mais fut aussi le témoin de maints événements historiques. Le monastère est entouré d’une enceinte fortifiée élevée aux XVI-XVIIe siècles qui plus d’une fois démontra sa puissance. Au début du XVIIe siècle, durant les Temps troubles, elle résista durant six mois aux assauts de l’assaillant polono-lituanien. A la fin du XVIIe siècle, Pierre Ier y trouva deux fois refuge. Il s’y cacha en 1682 avec sa sœur Sophie et son frère Ivan lors de la révolte des Streltsy et en 1688 lors du complot fomenté par l’héritière du trône Sophie, fille aînée du tsar Alexis Mikhaïlovitch. Les onze tours de l’enceinte acquirent l’aspect que nous leur voyons au cours des XVIIe et XVIIIe siècles ce qui détermina leur décoration plus évoluée par rapport à celle, austère et fonctionnelle, qu’elles possédaient avant. Cela est particulièrement visible dans la construction et l’ornementation de la tour d’angle dite « du Canard » d’où, selon la légende, le jeune Pierre Ier aimait tirer à l’arc sur les canards volant vers l’étang voisin.

L’incontestable autorité de saint Serge de Radonège, son fondateur, assura au monastère, dès le milieu du XIVe siècle, un afflux constant de personnalités intellectuelles et artistiques désirant y travailler et de riches dons provenant de monarques, hauts dignitaires et familles aristocratiques. Dans les bourgs entourant Serguiev-Possad vivaient des paysans, des artisans travaillant l’étain et l’argent et maints autres maîtres œuvrant dans les domaines des arts appliqués. Grâce à eux, le musée de la Sacristie de la Laure et le musée d’Histoire et d’Art de Serguiev-Possad abritent des collections uniques de véritables trésors parmi lesquels se distinguent les pièces d’orfèvreries réalisées dans différentes techniques et surtout les ouvrages en tissus brodés. Ces chefs-d’œuvre de la « peinture à l’aiguille » sont exécutés avec tant de finesse que, selon Paul d’Alep qui visita la Russie au XVIIe siècle, on pourrait penser qu’ils sont minutieusement peints. Dès les premières années de son existence, le monastère devint un centre cultuel où l’on recopiait les livres saints, où travaillaient de talentueux littérateurs dont les plus illustres furent Epiphane le Sage et Maxime le Grec.

Serguiev-Possad possède un grand nombre de monuments remarquables situés hors les murs de la Laure comme la chapelle du puit, dite de Piatnitski (de sainte Parascève Piatnitsa), édifice unique construit à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles, qui reflète les traits typiques du « baroque moscovite » : expressivité des éléments complexes et rapports harmonieux des volumes. Cette chapelle se trouve au bas de la butte sur laquelle se dresse le monastère et rencontre les pèlerins venant de Moscou qui puisent ici une eau miraculeuse.

Cependant les plus intéressants édifices qui déterminent l’aspect de Serguiev-Possad s’élèvent dans son cœur, la Laure. La dominante de l’ensemble du monastère est le clocher, dominante de la ville aussi car il se voit même hors de ses frontières. Il se dresse à plus de 80 mètres et sa svelte silhouette donne l’impression d’une extrême légèreté, chose rare pour un édifice baroque du milieu du XVIIIe siècle. Ceci est dû à la conservation des mêmes proportions des baies sur tous les étages qui se superposent en s’amincissant en hauteur.

La Laure s’édifia au cours de plusieurs siècles. Sous Serge, le monastère était en bois, selon certains documents, la seule construction en pierre était une cathédrale placée sous le vocable de la Trinité qui ne s’est pas conservée. Le plus grand ensemble était la cathédrale de la Dormition dédiée à la Vierge dont le culte était particulièrement vénéré en Russie. Le bâtiment répète dans ses proportions générales celui de la cathédrale de la Dormition du kremlin de Moscou, église principale de l’Orthodoxie et qui s’avère à son tour une copie de la vieille et vénérable cathédrale de la Dormition de la ville de Vladimir. L’extérieur de la cathédrale se distingue par ses puissantes façades au décor retenu strictement divisées par des pilastres. Au milieu du XVIIIe siècle, elle fut dotée de cinq coupoles en forme de bulbe. Celle du centre, placée sur un haut tambour, fut entièrement dorée, les quatre autres angulaires, un peu plus basses, furent décorées d’étoiles dorées en relief réparties sur le fond bleu foncé des coupoles. Les éclatantes fresques de l’intérieur rappellent par leur style celles de Yaroslavl. La somptueuse iconostase, haute et à plusieurs registres, date de la fin du XVIIe siècle. Près du coin nord-est de la cathédrale sont enterrés les Godounov. Le cercueil de Boris Godounov, sur ordre de l’imposteur Dimitri, fut enlevé de la sépulture des tsars de la cathédrale de l’Archange-Saint-Michel du kremlin de Moscou et remis à un monastère des environs. Par la suite, il fut transféré à la Laure de la Trinité-Saint-Serge dont Godouvov était le protecteur et le munificent donateur.

A côté de la cathédrale de la Dormition, dans la seconde moitié du XIXe siècle, grâce à l’argent du négociant Rioumine on éleva une petite chapelle enfermant une fontaine miraculeuse. Les formes de cet édifice sont stylisées dans le goût de l’art russe ancien.

Un intérêt particulier présente une autre petite chapelle (fin du XVIIe siècle). Ce petit édifice, richement ornementé d’éléments au dessin complexe, contraste admirablement avec les formes monumentales des cathédrales et du clocher. Sa silhouette compliquée est typique du baroque « moscovite » (appelé parfois style Narychkine ou russe) que l’on retrouve dans les églises dites étagées. Elle est constituée par une base carrée sur laquelle reposent trois prismes octogonaux allant en diminuant. L’impression de pittoresque vient du décor polychrome des façades et de la diversité des factures des matériaux employés.

Lors de l’érection de la fontaine on recréa le décor des intérieurs de l’église "sur porte" dédiée à saint Jean-Baptiste. En résultat, on obtint un complexe éclectique dans lequel se combinent des éléments de l’architecture du XVIIe siècle (époque de la construction de l’église) et des fresques exécutées dans le goût du XIXe siècle avec des icônes peintes à la manière académique et une iconostase de style Empire.

La cathédrale de la Trinité, bien que de dimensions plus petites que celles de la Dormition, s’avère le centre spirituel et historique de la Laure. L’édifice de l’époque de Serge souffrit beaucoup après un incendie (1408) qui toucha tout le monastère. Il avait été incendié par les Mongols qui se vengèrent ainsi de Serge de Radonège qui avait béni et dirigé Dimitri Donskoïetson armée lors de la fameuse bataille de Koulikovo. Depuis longtemps, la cathédrale, construite par le successeur de Serge, le patriarche Nikon, était un lieu de dévotion et de pèlerinage car saint Serge est enseveli ici et parce que le génial peintre d’icônes Andrei Roubliov, aujourd’hui canonisé, œuvra au monastère. Comprenant la complexité et la responsabilité de la tâche, Nikon supplia Roubliov et son compagnon Daniel Tchiorny d’entreprendre la décoration intérieure de la cathédrale. La participation de ces maîtres au décor intérieur et l’Icône, mondialement connue de la Trinité, peinte par Roubliov pour son iconostase déterminèrent le rôle exclusif de cette cathédrale dans la culture nationale russe. La perfection esthétique marque également l’aspect extérieur de ce monument. Construite dans les formes caractéristiques de l’architecture moscovite du XVe siècle, cette église, relativement petite et modestement décorée, attire immanquablement l’attention. Elle est harmonieusement campée, solide et solennelle, avec des murs légèrement inclinés vers l’intérieur, élégante et svelte grâce à son haut tambour, ses encorbellements et son portail en accolade.

L’idée d’unité et d’indivisibité, introduite sous une forme abstraite dans les proportions et la structure de la cathédrale, trouva aussi son incarnation dans la Trinité de Roubliov. De là le sens particulier qu’acquiert la cathédrale de la Trinité, premier mémorial religieux en Russie. Dans la cathédrale se trouve une châsse en argent avec les reliques du vénérable Serge de Radonège. Cet ouvrage, chef-d’œuvre des arts appliqués, fut exécuté en 1585 sur ordre d’Ivan le Terrible. Au XVIIIe siècle, au-dessus de la châsse on érigea un ciborium de style baroque entouré d’une grille. Le flux continu des pèlerins qui viennent ici se recueillir sur les dépouilles du saint homme démontre avec évidence l’idée formulée par le vénérable Serge sur la nécessité d’une union fraternelle entre les hommes. Maigre la présence constante d’une foule dense de fidèles, un état émotionnel de recueillement enveloppe ce sanctuaire. Il semble qu’un miracle est prêt à s’accomplir, sensation peut-être due au judicieux flot de lumière qui éclaire l’intérieur de la cathédrale. Les baies, bien que possédant des dimensions considérables, sont disposées de telle façon qu’elles échappent aux yeux des fidèles et ne laissent passer qu’une lumière indirecte. La demi-obscurité qui règne correspond aux enseignements d’un autre vénérable saint de la religion orthodoxe, Cyrille du lac Blanc (Belozerski) : « ...à l’église, tenez-vous dans la peur, le cœur palpitant ». Plus de cent ans plus tard on adossa à la cathédrale une chapelle, petite mais harmonieusement proportionnée, où l’on plaça une châsse avec les reliques du second supérieur du monastère, Nikon.

Dans la composition de la place de la Cathédrale, l’église du Saint-Esprit (1476) joue un rôle important s’avérant le lien entre les constructions tardives, austères et laconiques, et les bâtiments plus récents des XVIIe et XVIIIe siècles au décor polychrome. Edifiée à la fin du XVe siècle sur le type des églises « sous cloches », sa partie supérieure possède, pour des raisons fonctionnelles, des proportions plus élancées. Son volume principal est plus svelte et les lignes des encorbellements et des faisceaux de demi-colonnes plus effilées. Le voisinage de ces deux édifices montre, d’une manière très expressive, l’évolution des principes de l’architecture russe au XVe siècle et marque deux pôles dans l’architecture religieuse : la cathédrale de la Trinité paraît comme le puissant guerrier des contes épiques, tandis que l’église du Saint-Esprit, la belle et pure jeune fille de ces mêmes contes.

La Trinité d’Andrei Roubliov est un chef-d’œuvre de la peinture mondiale qui depuis plusieurs siècles n’a pas perdu sa valeur d’image de dévotion. Elle nous montre avec beaucoup de clarté l’essence de la religion orthodoxe affirmant la dualité du monde. Dans cette conception religieuse, la perfection spirituelle a même valeur que la perfection physique. Pour cette raison les peintres d’icônes, dans leurs meilleures œuvres, d’une manière égale rendent sensible au regard la partie visible de la vie dans l’harmonie de ses lignes et de ses couleurs tout en lui donnant une représentation conventionnelle. Ils ne suivirent pas la voie de la peinture européenne qui à l’époque de la Renaissance cherchait à reproduire le plus exatement possible les impressions visuelles. Au contraire, l’art de l’icône, qui à l’époque de la Renaissance russe était lié en premier lieu au nom d’Andrei Roubliov, prenait pour tâche primordiale la représentation d’un sens symbolique ou d’une notion générale abstraite. Effectivement, dans cette Trinité nous voyons avant tout la représentation d’une image religieuse sur l’harmonie des débuts cosmogoniques. Trois figures s’inscrivent dans un cercle, elles sont le symbole de l’équilibre absolu. Le centre est marqué par la main de l’ange bénissant la coupe. Mais cette coupe n ’est pas celle de la table hospitalière autour de laquelle le vieux couple et leurs serviteurs s’empressent pour donner à manger aux trois voyageurs (ainsi était représenté cet épisode de l’Ancien Testament avant Roubliov), cette coupe est celle du Nouveau Testament, c’est la coupe rédemptrice du Christ, de ses souffrances pour tout le genre humain. Le profil de la coupe se répète plusieurs fois : dans le contour intérieur des figures des anges, dans celui de leurs ailes, dans la forme de la table, dans celle de son pied... Roubliov semble souligner le sens chrétien de la composition et beaucoup de critiques d’art expliquent cette image comme une illustration de la Trinité du Nouveau Testament : Dieu le Père, le Christ et le Saint Esprit. Mais ont raison aussi ceux qui notent l’essence humaine dans cette création, la beauté et la diversité des nuances émotionnelles sur le visage des anges et l’expressivité de leurs gestes, sur la similitude du coloris de l’icône avec les couleurs de la nature qui évoquent que le blé et les autres fruits de la terre sont mûrs sous le bleu limpide du ciel.

La Trinité fut toujours une icône particulièrement vénérée et il existe un grand nombre de variantes de cette composition de Roubliov réalisées par des peintres d’icônes. La Trinité de Roubliov, grâce à trois tsars, Ivan le Terrible, Boris Godounov et Michel III Feodorovitch fut dotée d’un magnifique revêtement en or. Cet ouvrage, réalisé dans diverses techniques, montre le haut niveau atteint par les arts appliqués en Russie et la virtuosité des artistes qui participèrent à cette création. Il est intéressant de noter que dans le registre inférieur de l’iconostase figuraient deux icônes identiques de la Trinité : Boris Godounov en avait commandé une copie avec son somptueux revêtement en or.

Avant le XIXe siècle, la valeur historique ou purement artistique des icônes en tant qu’œuvres d’art était reléguée au second plan. C’est seulement au début du XXe siècle, après que l’on eût enlevé le revêtement en or couvrant, hormis les visages et les mains, toute la Trinité de Roubliov, nettoyé et débarrassé la peinture des traces de suie et des retouches postérieures, qu’apparut aux yeux des restaurateurs une véritable œuvre, peinte par un génial artiste ce qui provoqua un choc dans le milieu des peintres, des historiens d’art et des amateurs de peinture.

La charnière des XVII-XVllle siècles marque dans la culture russe la fin de sa période médiévale, le déclin d’un art particulièrement éclatant avec des formes artistiques qui avaient atteint un esprit décoratif extrême. A cette époque, la Laure se dota de plusieurs édifices construits dans le style du « baroque moscovite ». Avec l’argent des riches négociants Stroganov on éleva sur la Belle porte, entrée principale de la Laure, une église placée sous le vocable de saint Jean le Précurseur, on érigea aussi le palais Tchertogui, résidence de passage des tsars et le Réfectoire avec son église, tous rehaussés d’éléments ornementaux polychromes. Le baroque européen cherchait à animer au maximum la surface plane des façades, tandis que la variante moscovite conservait encore la clarté et l’unité des volumes, mais introduisait une profusion d’éléments et de détails complexes (chambranles, colonnes torses, linteaux, gables, balustres...) On peignait les murs dans différentes couleurs ou en imitant un appareil en pointe de diamant, on utilisait des matériaux de diverses factures entre autres des carreaux de majolique polychromes. En résultat, l’édifice acquérait le caractère féerique d’un palais sorti de quelque conte populaire.

Réfectoire et l’église Saint-Serge (1686-1692), église Mikheïev (1734) - 71.2 ko

Réfectoire et l’église Saint-Serge (1686-1692), église Mikheïev (1734)






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