Vladimir fut fondé à la fin du Xe siècle par Vladimir le Grand. La ville, au milieu du XIIe siècle, sous Andrei Bogolioubov, devint le centre du nord-est de la Russie et, plus tard, de toute la Russie. Vladimir, qui se déploie sur les hautes collines qui surplombent la vallée de la Kliazma, ressemble étonnament à Kiev qui lui s’étire sur les hauteurs d’un méandre du Dniepr. De plus, les noms des rivières des environs de Vladimir : Lybed, Irpégne, potchaïna sont empruntés à la topographie de Kiev. Capitale la principauté de Vladimir-Souzdal, modèle pour les futures capitales de la Russie, on l’appelait primitivement Vladimir-sur-la-Kliazma pour le différencier du Vladimir-Volinski méridional. Les princes de Vladimir s’étaient donnés pour tâche de construire une ville qui ne le céderait en rien au glorieux Kiev.
Le voyageur, arrivant par la route ouest, passait par la Porte d’Or percée dans la puissante enceinte élevée sur les remparts , entourant la cité et dont les vestiges sont encore visibles. Sur la colline du kremlin dominant la Kliazma se dressait la masse solennelle de la cathédrale de la Dormition.
L’essor de l’architecture en pierre blanche de Vladimir, historiquement assez court, nous a cependant laissé une série de monuments de portée mondiale, inclus de nos jours dans les registres de l’UNESCO. La cathédrale de la Dormition resta très longtemps la principale église de la Russie. Son édification marqua l’instauration de l’originale école russe d’architecture. Par ses formes et son aspect architectural, elle servit de parangon à toute une série d’édifices religieux de la Russie ancienne et post-pétrovienne. Ainsi, trois siècles après son érection, l’architecte bolonais Aristote Fioravanti, invité en Russie, fut envoyé à Vladimir étudier ce monument pour que, sur son modèle, il édifiât, au kremlin de Moscou, une cathédrale de la Dormition identique, depuis devenue église principale de l’Orthodoxie.
La cathédrale de la Dormition de Vladimir fut édifiée en 1158 parAndrei Bogolioubov et reconstruite en partie après un grand incendie en 1185 car sous l’effet de la chaleur ses murs s’étaient fêlés. On la dota alors de cinq coupoles et ses proportions devinrent plus légères sans enlever à l’édifice sa puissance et sa monumentalité. Le fin décor sculpté et la dorure de certains éléments ornementaux attribuent aux façades beaucoup de solennité et d’élégance.Une valeur supplémentaire acquiert cette cathédrale : ses intérieurs conservent encore des fragments de fresques réalisées par le génial Andrei Roubliov et son compagnon Daniel Tchorny. L’époque de la Renaissance russe insuffla une nouvelle philosophie aux thèmes religieux canoniques qu’illustrent ici le Jugement dernier. Nous n’y voyons pas la catastrophe ni l’esprit de vengeance habituels pour ce sujet, nous appréhendons seulement le sentiment du triomphe de l’harmonie suprême.
Le plus beau monument de Vladimir, maigre les pertes que lui infligèrent les siècles de son histoire, reste la cathédrale Saint-Dimitri qui se distingue par ses formes étonnamment nobles et harmonieusement réparties. Cependant ce ne sont pas là les qualités qui permettent de la ranger parmi les monuments de l’art mondial. Construite après celle de la Dormition (1197) elle ouvre une deuxième étape dans l’architecture en pierre blanche de Russie qui se singularise par une extraordinaire opulence du décor sculpté des façades. Dans la répartition des sujets sur plusieurs registres se révèlent les représentations cosmogoniques du Moyen Age. Dans ses sculptures on reconnaît aisément des personnages bibliques, Alexandre de Macédoine et le commanditaire de l’église, le prince Vsevolod le Grand Nid avec ses fils. Les figures humaines se combinent à des motifs végétaux représentant des rameaux fleuris de l’arbre de Vie. Un sens particulier est donné aux représentations des animaux toutes traitées différemment. Ce sont des chevaux montés personnifiant la victoire sur le mal, des êtres fantastiques dont les aspects traduisent la complexité infinie du monde, des scènes d’affrontement d’animaux symbolisant le combat des forces originelles. Tous ces motifs en relief engendrent un riche jeu de lumière et d’ombre qui semble dématérialiser le volume du corps de l’édifice lui conférant quelque chose d’aérien qui contraste avec la base monumentale des demi-colonnes en forme de patte d’animal.
Chaque siècle apporta dans l’aspect de la ville sa contribution. L’opulent baroque du style « élisabéthain » de la seconde moitié du XVIIIe siècle laissa sa trace dans le décor en dentelle de l’église Saint-Nicétas. Non seulement les formes de son ornementation, mais encore le schéma constructif des édifices sont déjà loin des modèles médiévaux.
A la charnière des XIX-XX siècles apparaissent des constructions en style russo-byzantin comme l’église de la Trinité (architecte S. Jarov) près de la Porte d’Or dans Iaquelle aujourd’hui, se déploie une exposition de miniatures sur laque exécutées par les artistes de la petite ville de Mstiora et des ouvrages en verre provenant de la verrerie de Goust-Khroustal, centres artistiques réputés des environs de Vladimir.
Les formes monumentales de la Porte d’Or sont un bel exemple de l’art médiéval des fortifications. Les siècles ont déformés ses proportions. Les strates culturels ont
réduit d’un mètre et demi la hauteur de son arc et les constructions qui la jouxtent, élevées pour consolider et fermer les ouvertures pratiquées dans les fondements des remparts, défigurent sa silhouette. Mais, comme auparavant, la Porte d’Or conserve la clareté de ses volumes et s’avère une des dominantes de la ville. Ayant adopté le nom de la porte principale de Kiev, elle en prit aussi les fonctions. C’était l’entrée d’honneur dans la cité et un élément important dans son système défensif. Selon la tradition, on éleva sur la Porte d’Or une église sensée protéger la ville des hôtes mais intentionnés et des mauvais esprits. A l’intérieur, sur les murs de l’escalier, on peut voir des graffiti, sorte d’épitaphe à Vladimir, fils du grand-prince Youri Dolgorouki, qui mourut au XIIIe siècle en défendant la ville.
Bogolioubovo
Parmi les cités de « l’Anneau d’or », Bogolioubovo occupe une place particulière. C’est l’unique ensemble qui nous soit parvenu, il est vrai passablement reconstruit mais aussi détruit, que l’on peut nommer château moyenâgeux. Andrei Bogolioubov préféra avoir une résidence sure en dehors de la ville de Vladimir car il craignait la haine que lui vouaient les boyards. Le territoire choisi était d’une grande beauté et comme prédestiné à de telles constructions. Le château-monastère se dresse au bord d’une colline au pied de laquelle coule la Nerl. A côté de la rivière, au milieu d’un pré, s’élève solitaire l’église de l’Intercession-de-la-Vierge. La légende raconte que le choix du lieu de sa résidence fut indiqué au prince par le Ciel. Durant le voyage d’Andrei Bogolioubov vers Rostov, les chevaux du cortège transportant l’icône miraculeuse de la Vierge qu’il avait emportée de Kiev s’arrêtèrent eux-mêmes sur le lieu de sa future résidence et, la nuit, la Vierge Marie apparut au prince en songe et lui promit sa protection divine. L’église fut construite et placée sous le vocable d’une nouvelle fête instaurée par le prince et le clergé de Vladimir sans l’approbation du métropolite de Kiev : l’Intercession de la Vierge Marie. Cette fête, qui symbolise l’intercession de la sainte Vierge auprès de Dieu pour le bien des hommes, fut très vite adoptée en Russie car on considérait que la Terre était la Maison de la Vierge Marie. L’église de l’Intercession-de-la-Vierge « sur la Nerl » devint une sorte de signe pour l’art médiéval russe : sa silhouette facilement reconnaissable incarne les plus hautes qualités de la culture moyenâgeuse russe. Bien que l’église changeât d’aspect au cours des siècles (n’existent plus la galerie-promenoir et le revêtement en pierre blanche de la butte, la forme de sa coupole était autre), elle ne perdit rien de sa beauté. Le spectacle qu’offre ce pur joyau d’architecture est inoubliable.
L’église de l’Intercession devint aussi le premier mémorial religieux en Russie. Elle fut consacrée aux victorieuses campagnes contre les Bulgares de la Volga et à Izasiav, le fils du prince, qui mourut en héros sur le champ de bataille en 1164.
Le château d’Andrei Bogolioubovfut plusieurs fois reconstruit. Seules les fouilles archéologiques et les vestiges des toutes premières constructions nous permettent d’avoir une idée du caractère de ce complexe. Ainsi, l’enceinte avec tours élevée au XIXe siècle répète-t-elle celle qui entourait primitivement le château. La silhouette de l’ensemble fut aussi altérée par les édifices monumentaux de l’église « sur porte » de la Dormition avec son clocher (1841 ) et de la cathédrale de la Vierge-de-Bogolioubov (1866). Cette icône miraculeuse du XIIe siècle et le culte du prince Andrei attirent à Bogolioubovo un grand nombre de pèlerins. Le lieu le plus vénéré du monastère est l’escalier de la Tour. Ici sur la plate-forme, d’où s’ouvre une superbe vue sur la Nerl, fut assassiné par ses proches, en 1174, le premier grand-prince de Vladimir, Andrei Bogolioubov. Cette construction civile en pierre blanche est unique dans l’art russe des premiers siècles et présente un intérêt notoire pour les historiens en architecture. Dans sa partie inférieure se trouve une arcade ajourée de demi-colonnes s’appuyant sur des culs-de-lampes et des consoles sculptées.
L’église de l’Intercession est proche de quelques autres cathédrales en pierre blanche
de Vladimir. Mais celle-ci exprime le mieux les traits spécifiques qui différencient l’école d’architecture de Vladimir-Souzdal des ouvrages de l’architecture romane. Les proportions de l’Intercession" sur la Nerl »sontéton-nament légères et compactes et créent une harmonie que l’on pourrait qualifier de musicale, son aspect est noble, radieux et lumineux. Le héros des reliefs de l’église est David le Psalmiste :
sans aucun doute.pourles créateurs de l’église.son caractère musical était évident. En parlant du décor sculpté on ne peut omettre de mentionner la virtuosité de sa réalisation. Les sculpteurs réussirent avec brio la représentation spatiale des poses complexes des personnages. Le problème constructif fut, lui aussi, résolu brillamment. La butte artificielle sur laquelle se dresse l’église a été terrassée de manière que lors des crues printanières l’eau ne l’inonde pas. En cette saison, un effet supplémentaire apparaît : il semble que l’église flotte sur le miroir paisible des eaux de la Nerl.